Où sont passés les travailleurs américains ? | Facts around global events | Scoop.it

Un "livre blanc", publié mardi 27 août par le cabinet de placement Express Employment Professional (ou ExpressPro), dresse un constat bien sombre sur le problème de l'emploi aux Etats-Unis. Non seulement la reprise économique américaine ne crée pas assez d'emplois – ce qui n'est pas une découverte –, mais de toute évidence, elle ne crée pas les emplois qu'il faut. Ou alors, les Américains sont de moins en moins nombreux à en chercher. Et c'est plutôt dans ce sens que penchent les auteurs du rapport.


Evoquant une "tragédie", l'étude constate un "grand revirement" dans la structure de l'emploi américain : le passage d'une Amérique qui travaille à celle d'une Amérique oisive, avec à l'appui de sa démonstration, le fait que le nombre d'Américains cherchant un emploi est tombé à son plus bas depuis près de trente-cinq ans.


Selon ExpressPro, le changement de paradigme est grave : ne pas travailler serait-il devenu plus avantageux que l'inverse ? La réponse est naturellement plus nuancée, mais force est de constater qu'il existe un décalage très fort entre les emplois créés – généralement aux deux extrêmes de la chaîne de compétences : soit des emplois de R&D très qualifiés, soit des postes subalternes peu rémunérés – et le profil des chercheurs d'emploi.


C'est en partie ce phénomène d'inadéquation qui vient gonfler les rangs de la population qui ne cherche plus d'emploi, et n'est donc plus comptabilisée dans les chiffres du chômage, contribuant par là à le faire – artificiellement – baisser.


De fait, si les statistiques officielles recensent environ 11 millions d'Américains au chômage, le nombre de personnes en âge de travailler et sans emploi est, selon des estimations diverses, plus proche des 20 millions. Aujourd'hui, seulement 58,7 % des Américains en âge de travailler ont un emploi, bien en dessous des niveaux d'avant-crise (autour de 65 %). Pis, ce chiffre stagne depuis la fin de la récession.


En dehors des babyboomers, dont le passage à la retraite gonfle les rangs des inactifs dans tous les pays développés, qui sont les Américains qui, en 2013, sortent du marché de l'emploi ?


1. Les "découragés", ces personnes qui cessent au bout d'un temps plus ou moins long de chercher du travail, tout au moins sur le marché "légal". Cette catégorie a toujours existé, aux Etats-Unis comme ailleurs, mais la sévérité de la crise n'a fait que l'alimenter un peu plus. Ce découragement est aggravé par le fait que les progrès technologiques vont plus vite que l'éducation reçue par les actifs, qui se trouvent sous-qualifiés pour postuler aux emplois les plus intéressants à pourvoir, souligne dans son analyse du rapport le blog Economix du New York Times.


2. Les jeunes, et c'est ce qui inquiète le plus les auteurs du livre blanc. La crise économique a détruit énormément d'emplois qui n'ont pas tous été recréés. Nombre de jeunes sans emploi sont retournés chez leurs parents pour être au moins logés et nourris, et ont remis leur recherche d'emploi à des temps meilleurs. A ce titre, la hausse du nombre d'inscriptions dans les universités et établissements d'enseignement supérieur, constatée ces dernières années, est révélatrice d'un mouvement de repli des "twenty something" (voire plus âgés).


3. Les personnes invalides ou inaptes ou travail : aggravée par la prévalence de l'obésité et du diabète dans le pays, cette part est en constante augmentation. A l'heure actuelle, près de 10 millions d'Américains perçoivent une pension d'invalidité. Pour ces personnes, il peut être plus avantageux de rester à la maison que d'essayer de trouver un emploi taillé pour leurs besoins et suffisamment rémunérateur.


4. Les femmes, mais aussi de plus en plus d’hommes, qui choisissent de rester au foyer pour s'occuper des enfants. Engager une nounou coûte au moins l'équivalent d'un salaire, et les systèmes de garde collective sont sous-développés et traînent souvent une mauvaise réputation.


Malgré l'embellie sur le front économique, le "job gap" (écart entre les emplois disponibles et les demandeurs d'emploi) n'a jamais été aussi préoccupant. Selon une étude de la Brookings (centre de recherche basé à Washington, de centre gauche) parue en 2012, il faudrait, selon les prévisions les plus prudentes, attendre 2020 pour que cet écart soit résorbé.


Les Etats-Unis ne sont évidemment pas les seuls à lutter contre un chômage structurel de plus en plus prégnant. En France, les reprises d'emploi déclarées ne représentent qu'un peu moins de 20 % des sorties de liste. Le reste – radiations automatiques ou "punitives", entrée en stage, mise en congé maternité, création d'entreprise – permet certes de faire très légèrement dégonfler les chiffres du chômage, mais le différentiel se retrouve de toute façon dans le taux d'actifs employés : celui-ci tourne à l'heure actuelle autour des 56 %.


Audrey Fournier



Via Damoclès