NUCLÉAIRE • Quand bâtirons-nous enfin ce Japon nouveau ? | Des 4 coins du monde | Scoop.it
Un an après la triple catastrophe qui a frappé l'archipel, aucune volonté politique n'a permis d'engager la réflexion pour bâtir un nouveau modèle énergétique qui ne repose pas sur l'atome.

Le quotidien de Tokyo déplore cette situation et appelle les Japonais à se mobiliser.

 

Dans la préfecture enneigée de Fukushima, j'ai fait deux précieuses rencontres. La première était celle de l'ancien adjoint au maire de la ville de Miharu, M. Shigeru Fukaya. Il m'a raconté comment il avait vécu les événements de l'an passé : "Nous sommes situés à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest de la centrale de Daiichi. Le 12 mars au soir, lors de la première explosion du réacteur No 1, nous avons accueilli près de 2 000 réfugiés. Il était question de distribuer des pastilles d'iode stable [servant à protéger la thyroïde contre l'iode radioactif] dont disposait la mairie aux habitants et aux réfugiés, mais nous ignorions comment les utiliser. Nous nous sommes documentés à la hâte. Les explosions se succédaient. J'ai appris que la préfecture détenait des comprimés d'iode supplémentaires et j'ai envoyé l'infirmier municipal les chercher."

 

Cependant, une fois en possession des pastilles, la question suivante s'est posée : à quel moment donner l'ordre aux habitants de prendre les comprimés, sachant qu'ils n'agissent que durant les 24 heures après leur ingestion ? Grâce à sa pratique de l'alpinisme à l'université, M. Fukaya garde des notions de météorologie. Il a alors cherché à prévoir le temps qu'il allait faire en installant deux manches à air, l'une au niveau de la mairie et l'autre dans les montagnes, pour estimer la direction du vent. Qui venait de l'est ce jour-là. On prévoyait de la pluie dans l'après-midi du 15 mars, à Miharu. Entre temps, le maire avait appris sur Internet que le taux de radioactivité dans le village de Tokaimura [dans la préfecture d'Ibaraki, à une centaine de kilomètres de la centrale accidentée] était déjà cent fois supérieur à la normale.

"Ma décision était prise. A 13 heures, j'ai donné l'ordre de prendre les pastilles d'iode. J'ai su plus tard qu'aucune consigne n'avait été donnée dans les autres villes... Mais en ce qui me concerne, j'ai réussi à protéger les habitants de ma ville".

 

Après avoir écouté son témoignage, je lui ai demandé s'il avait noté un quelconque changement depuis l'année dernière. Sa réponse fut très simple : rien, ni l'Etat, ni la préfecture, n'a changé. Plus personne ne fait confiance ni au gouvernement, ni à l'administration. Malgré l'installation du dispositif SPEEDI, qui mesure la propagation des substances radioactives, les habitants n'ont pas été informés à temps des résultats. Alors même que les collectivités locales ne ménagent pas leurs efforts, tout se passe comme si le gouvernement était complètement inerte, ce qui fait grincer les dents de plus d'un Japonais.

 

Il y a un an, l'espoir résidait en cette force que l'on a redécouvert chez les Japonais et qui a démontré que nous étions capables de nous en sortir. Cependant, douze mois se sont écoulés depuis. Et malgré cette détermination, le fond du problème reste inchangé. Il convient alors de se demander si nous ne sommes pas restés inertes, nous-mêmes. La catastrophe du 11 mars nous a rappelé avec acuité ce que nous avions oublié dans le tourbillon de la croissance économique et de la course au profit : l'importance de chacune de nos vies et de la communauté, l'endurance, la sollicitude, les inégalités entre les grandes villes et la campagne, le fossé grandissant entre les riches et les pauvres... Et par-dessus tout, l'inquiétude des localités abritant des sites nucléaires.

Si la politique ne change pas, alors il ne faut plus compter sur elle. C'est à nous d'évoluer. C'est à nous que revient la souveraineté du pays, et ainsi, le Japon tout entier sera transformé.

 

La deuxième rencontre inoubliable que j'ai faite fut celle d'un vieux journaliste local. "A bien y réfléchir, j'étais moi-même un pro-nucléaire. Je ne me suis jamais posé de questions", dit-il. De nombreux acteurs médiatiques doivent partager ses remords : manque de jugement critique, incapacité à déceler l'ombre qui planait derrière le nucléaire, alors symbole de progrès technologique. "Notre pays a vécu les tragédies d'Hiroshima et Nagasaki...", ajoute le vieux journaliste au visage ridé. J'ai senti alors qu'au fond de sa pensée résonnait le nom de 'Fukushima'.

Le Japon a de nouveau un message à transmettre à la communauté internationale. Il doit devenir l'exemple d'un pays qui ne dépend pas de l'atome, qui fonctionne avec une nouvelle énergie et qui revisite son mode de vie. Or qu'en est-il au juste ? Le gouvernement est favorable à la remise en service des centrales [la plupart mises à l'arrêt pour maintenance] et ne montre aucun scrupule à exporter les technologies nucléaires. Il ne semble pas que les réformes énergétiques tant espérées par la population avancent beaucoup. Tout se passe comme si la politique nucléaire au Japon n'avait pas évolué d'un pouce. On ne voit aucun effort de réflexion de la part du gouvernement.

Dire que nous n'avons pas changé depuis la triple catastrophe est peut-être un peu sévère, mais pour aller de l'avant, il est indispensable que nous nous remettions sans cesse en cause. Le 11 mars 2011 nous a imposé une réflexion profonde sur l'avenir et ce, au prix d'innombrables victimes. Ne pas saisir cette occasion serait un crime.

Je crains que seuls les sinistrés aient changé de mentalité, et pas les autres. Construire un pays nouveau qui ne repose plus sur l'atome. Tendre vers un monde sans nucléaire. Bâtissons ensemble un Japon nouveau qui est en chacun de nous.