Je m'étonne de lire actuellement autant de réactions suite aux révélations d'Edward Snowden, relatives à la surveillance dont nous ferions tous l'objet (pour ceux qui ne savent pas ce dont il est question, cf. notamment http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/06/09/un-ancien-employe-de-la-nsa-derriere-les-revelations-sur-les-ecoutes-numeriques_3426888_3222.html).

 

Ainsi, on peut lire ce genre d'article : "Prism: pourquoi le public ne se sent pas assez concerné par l'espionnage de nos vies privées (et pourquoi il devrait) [ http://www.huffingtonpost.fr/2013/06/15/prism-pourquoi-pas-concerne-espionnage-vie-privee_n_3440414.html ]" (titre en partie fallacieux étant donné le nombre de partages de celui-ci : il y a en réalité plusieurs publics, et l'un de ces publics rend faux le titre au moins en ce qui le concerne, s'en distingue en le partageant).

 

Il y a au moins deux types de personnes qui s'agitent suite à ces révélations.

 

D'abord, il y a ceux que ça n'avait jamais inquiétés. Ceux pour qui la surveillance, c'était des conneries, des phantasmes de complotistes à deux balles. Ceux qui n'en avaient rien à foutre tant que ça n'était pas susceptible de toucher leurs messages privés sur Facebook. Désormais, ça leur parle les questions de vie privée et de confidentialité ! On les voit maintenant fervents défenseurs des libertés individuelles et de la confidentialité. C'est pas comme si on les avait prévenus !

Parce qu'au fond, Edward Snowden n'apporte rien de véritablement neuf sous le soleil : cela fait des années que certains s'époumonent à dire qu'avec Internet, les gens se fichent eux-mêmes, ils donnent leurs données en pâture à des firmes privées ou à des gouvernements. Combien de fois n'y a-t-il pas eu de levées de boucliers face aux politiques de confidentialité et de récoles de données de Facebook? (Cf. http://europe-v-facebook.org/EN/en.html entre autres).

 

Ensuite, justement, il y a ceux "qui l'avaient dit". Ah, ces visionnaires! Ceux qui ont lu Orwell, ceux qui ont lu Foucault. Ceux qui Savaient, nom d'un chien, que la plèbe sacrifiait ses libertés en s'inscrivant sur Facebook, au nom de la sécurité...

 

Ces attitudes pulsionnelles ne permettent pas à mon sens de penser véritablement les enjeux relatifs à ces faits. Ces faits inéluctables. Ces faits par rapport auxquels il est difficile, voire impossible, de faire marche arrière.

 

"La question de la vie privée est-elle un problème de vieux cons?" se demandait Jean-Marc Manach en 2010 (http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2010/07/02/la-vie-privee-un-probleme-de-vieux-cons-le-livre/). Pour lui, les "vieux" ont leur mot à dire face à ces jeunes qui ne s'en fichent peut-être pas tous tant que le sens commun voudrait le croire.
Citée dans un article de PCInpact.com, la fondatrice du site Groklaw est plus explicite encore lorsqu'elle évoque un passage d’un livre de Janna Malamund intitulé "Private Matters : In Defense of the Personal Life" décrivant notamment comment la surveillance est un puissant moyen de contrôle : "L’une des fonctions de la vie privée est de fournir un espace sûr loin de toute terreur ou agression. Lorsque vous enlevez à une personne sa capacité à s’isoler ou à conserver des informations intimes pour elle-même, vous la rendez extrêmement vulnérable" (http://www.pcinpact.com/news/81869-internet-est-termine-grokloaw-ferme-ses-portes.htm)...

 

Le problème, c'est que la mécanique est en marche, et depuis longtemps. Cartes bancaires, cartes d'identité à puces, GPS, GSM, croisements d'informations issues des bases de données commerciales et administratives, caméras publiques de surveillance, formulaires remplis çà-et-là de notre plein gré, présence en ligne (et même absents, nous sommes taggés par nos pairs, mis sur le web par nos employeurs...), etc. Big Brother, qu'on le veuille ou non, c'est trop tard : on est tous fichés.

 

La plupart des "penseurs" de la vie privée l'ont bien compris : en général, ils mettent surtout l'accent sur des questions qui se situent davantage à un niveau interpersonnel qu'à un niveau sociétal.

Ainsi en découlent les principes marketing de "réputation" : votre (futur) employeur peut voir ce que vous publiez, vos amis vous jugent en fonction de vos actions sur les réseaux sociaux, etc. Le conseil d'or, en conséquence, est de régler ses paramètres de confidentialité et de "réfléchir avant de publier" (cf. la caricature dénoncée par Michel Guillou face à la campagne "Soyez net sur le net" : http://gingko.neottia.net/post/42653049758/paris-et-ses-ados-les-traits-grossiers-de-la#).

Le genre de choses qu'une ou deux claques sociales permettent d'apprendre et qui semblent de plus en plus admises en termes de règles implicites sur les réseaux.

Une des dérives possibles est de créer une culture du self-branding, du "marketing de soi" , où l'on ne se montre que sous un jour tout à fait hypocrite, travaillé et artificiel, avec également cette question de "la mise en chiffres de soi". Mais ce n'est pas le débat ici.

 

Ces "penseurs" se retrouvent bien démunis quand on leur explique que même leur navigation privée fait l'objet d'une surveillance. A moins d'avoir été parano toute sa vie, de ne fonctionner que par logiciels libres, d'habiter dans une grotte et de n'avoir aucune vie sociale, il est plus que probable que des données aient été collectées sur nous.

 

Maintenant, il demeure stupide de penser qu'Obama "lit nos mails". J'ai la croyance qu'il a autre chose à faire de ses journées. C'est là qu'interviennent les alarmistes : Big Brother, c'était de la gnognotte face à ce qu'on connait aujourd'hui. Sauf que dans 1984, le système est beaucoup plus coercitif. D'ailleurs, on le sait depuis longtemps : aux States, on utilise ses armes en bon père de famille : faut pas déconner (lire au second degré, hein - http://www.lemonde.fr/technologies/article/2013/06/19/la-nsa-et-le-fbi-defendent-prism_3432454_651865.html) ! La bombe nucléaire, les armes à feu, c'est seulement pour notre sécurité. C'est seulement contre les méchants.

D'un autre coté, n'importe quel système totalitaire qui aurait accès à ces possibilités techniques deviendrait directement extrêmement puissant : si on sait lire vos mails, on sait lire aussi ceux de "votre" armée. Puis on peut vous faire chanter, puis on peut vous retrouver, tout ça. Comme dans les meilleures dystopies !

Ce n'est pas faux.

Ce n'est pas neuf non plus. Un système totalitaire n'a d'ailleurs pas besoin de tout cela pour être extrêmement puissant et coercitif...

 

Le problème, c'est qu'on ne peut pas décemment penser comme dans tel ou tel article (un au hasard : http://www.lepoint.fr/technologie/zimmermann-faire-confiance-a-google-ou-facebook-c-est-etre-a-poil-sur-internet-10-06-2013-1678994_58.php) que demain, face à ces risques, la population entière va se mettre aux logiciels libres et déserter ces saletés de sociétés commerciales, administrations et autres organismes qui ont minutieusement collecté leurs données - souvent offertes sur un plateau d'argent - depuis des années. Quand bien même ce serait le cas, ce nombre écrasant de personnes aurait tout de même été fiché durant des années. Et à chaque génération, il faudrait que les enfants et ados suivent les traces de papa-maman pour éviter de tomber dans le piège du fichage.

 

Est-ce pour autant du fatalisme? Je ne le crois pas : c'est tout-à-fait réaliste. Je préfère de loin cette position à celle qui inculque un self-branding nauséabond, mettant tout à fait de coté les véritables enjeux sociétaux. En réalité, je m'insurge contre les solutions proposées.

Pour moi, être absent du web, se créer un "faux profil" et partager des informations erronées, "réfléchir [à sa réputation] avant de poster" ou encore fuir les "gros acteurs" des réseaux n'a pas beaucoup de sens. Même l'éducation aux médias, lorsqu'elle se limite au niveau interpersonnel, est stérile face à ce problème.

 

Par contre, il est selon moi possible de développer des contre-pouvoirs, entre autres. Le problème d'un système à la Big Brother, c'est le déséquilibre dans la répartition du pouvoir, avec une entité quasi omnipotente et aucune alternative ayant assez de pouvoir par ailleurs.

Il ne faut pas se leurrer : si un système suffisamment puissant décide de faire un usage de nos données personnelles contre nous, ce n'est probablement pas parce que nous ne sommes pas ou plus sur Facebook que nous aurons la moindre chance d'y échapper. Le fait que certaines personnes n'aient pas appris à gérer leur confidentialité et que ça leur pose des problèmes au niveau personnel peut être soulevé, mais cela ne suffit pas au niveau sociétal. La question d'une "communication consciente de soi" est presque anecdotique si l'on se situe au niveau sociétal.

Par contre, le web offre notamment des possibilités de faire réseau, d'échanger de l'information, etc. Il est possible de contribuer à prévenir ce type d'usage nocif, en faisant circuler l'information, par exemple. Il existe plus que probablement de nombreuses pistes que je n'envisage même pas. Mon propos est simplement de dire que face à un système dont le potentiel de contrôle et de surveillance est gigantesque, si on veut vraiment agir, il convient d'envisager d'autres systèmes parallèles et non de se voiler la face.