Le Point se déresponsabilise des conséquences de son sondage et échoue ainsi à relever les enjeux de fond | Chroniques inédites (Philosophie, médias et société) | Scoop.it

Le 23 juillet 2013, Le Point publie un sondage pour le moins polémique, sur base des propos de Gilles Bourdouleix : http://www.lepoint.fr/chroniques/hitler-n-en-a-peut-etre-pas-tue-assez-les-propos-de-gilles-bourdouleix-depute-maire-de-cholet-a-propos-des-gens-du-voyage-installes-sur-sa-commune-suscitent-la-polemique-23-07-2013-1707426_2.php

Désormais supprimé, ledit sondage a été maintes fois copié sur Twitter : https://pbs.twimg.com/media/BP2iM-dCcAAeqsI.jpg

 

Suite aux nombreuses railleries et critiques sur les réseaux sociaux, Le Point réagit : « Un journaliste ne s'interdit de poser aucune question, et surtout les plus dérangeantes… » : http://www.lepoint.fr/societe/explications-sur-un-sondage-23-07-2013-1707523_23.php


Voir ici : https://pbs.twimg.com/media/BP22bjACMAEiTEn.png

 

Par cet argument, Le Point se déresponsabilise des conséquences de son sondage et échoue ainsi à relever les enjeux de fond, non seulement sur les questions relatives à la validité de ce sondage, à ses (nombreux) biais manifestes, mais aussi par rapport aux réponses plus ou moins suscitées.

 

Aux environs de 15h45, la rédaction assume davantage et se décide à supprimer le sondage problématique : "Nous comprenons néanmoins que cette question ait pu choquer et nous excusons auprès de nos lecteurs. Pour cette raison, nous avons supprimé le sondage".

 

Coïncidence : le même jour, Le Point publie une interview de J.-M. Le Pen (...) où celui-ci déclare : "Je renvoie bien sûr ces cuistres à l'étude du Larousse". Cette attitude est typiquement ce que je déconstruis dans l'article "Les polémistes sont-ils responsables des interprétations de leurs propos?" : http://julien.lecomte.over-blog.com/article-polemiques-ce-n-est-pas-ce-que-j-ai-voulu-dire-je-persiste-et-signe-99011690.html

 

Ce dernier article offre peut-être un éclairage global sur cette journée au Point. En effet, le problème, c'est qu'il y a tout un public à ces affrontements de surface, un public qui interprète et se positionne. Il se positionne en fonction d'affects, de frustrations et de vécus personnels. Comme dans le cas de l'intervention de Guéant par rapport aux civilisations, le public est ici encore mis devant des choix factices.

Ceux qui prétendent ne pas être responsables des polémiques qui en découlent le sont en réalité d'autant plus dans la mesure où ils adoptent une rhétorique simpliste qui prend le pas sur les questions et enjeux de fond.

Ce public, il est incorrect de ne pas le prendre en compte, de faire comme si seuls les mots et les idées exprimées par les médias ou les politiques comptaient.

Le Point ne peut pas faire comme s'il n'était pas responsable des conséquences de son sondage.

Du moins, il rate le coche d'un double effort, d'analyse et de pédagogie, par rapport à la polémique née de ce dispositif.

 

Au sujet des enjeux de fond (place de la problématique du racisme et autres propos incitants potentiellement à la haine dans les médias, notamment) et de la responsabilité du Point (rôle du journalisme, responsabilité, utilité sociale...), quelques pistes, justement :

- DE HAAN, M. (2013), "Le cordon sanitaire médiatique nous est utile" : http://www.ajp.be/egmi/content/marc-de-haan-atelier3

Marc de Haan ne pense pas que les citoyens belges francophones soient dotés d'un surcroit de moralité par rapport aux autres pays. Or, les partis extrêmistes, radicaux, n'y percent pas comme ailleurs. Une des hypothèses tient dans le "cordon sanitaire" qui n'empêche certes pas de parler de la problématique du racisme, mais bien de tout simplement refuser l'accès à la parole publique à ce genre de discours.

- DESMET, F. (2013), "L'impasse moralisatrice de la lutte contre le racisme" : http://francoisdesmet.wordpress.com/2013/05/07/limpasse-moralisatrice-de-la-lutte-contre-le-racisme/

François Desmet pense quant à lui que cette lutte peut mener à une impasse lorsque celle-ci se résume à une censure arbitraire et parfois peu pertinente, et dans la mesure où c'est du "one-shot", basé sur une logique d'interdictions. Il relève que cette stratégie postule en quelque sorte la malléabilité de l'opinion publique : en gros, si on "censure", c'est parce qu'on a peur que la populace soit influencée et que des dérives en découlent effectivement (hypothèse qui semble malheureusement se vérifier en partie, au vu du nombre de partages liés à des images et propos ambigus ou explicitement haineux).

J'ajouterais que le format médiatique n'est pas toujours propice à la complexité et donc à offrir une place confortable à une déconstruction adéquate des propos simplistes, ce qui donne un "avantage" aux propos de ce type.

Pour F. Desmet, un des problèmes est que la censure confine les auteurs des propos censurés dans leur rôle de victime (et la rhétorique qui l'accompagne) et éventuellement dans leur frustration. "[E]lles [les stratégies d'interdictions et de censure] tendent même, par un effet pervers et inattendu, à cliver et radicaliser des positions qui l’invoquent rapidement de part et d’autre ; elles tendent également à crisper une partie importante de la population qui estime « qu’on ne peut plus rien dire », et qui ignore généralement à quel point sa jurisprudence est limitée et encadrée".

Cela ne règle pas la question des éventuelles "prédispositions" des récepteurs.

Selon lui, un des enjeux se situe justement dans un travail de socialisation de fond, par l'éducation notamment. Ces questions sont complexes et méritent d'être abordées, mais pas n'importe comment, n'importe où.

- LIBOIS, B. (2012), "Médias, éthique et régulation" : http://www.philomedia.be

A la question de savoir si le journaliste peut tout dire, sous prétexte d'informer et de rendre compte de manière "neutre" de l'opinion publique, il faut remettre ce sacro-saint "droit d'informer" (voire ce "devoir" d'informer, comme s'en revendiquent certains missionnaires) dans le contexte de l'utilité sociale du journalisme, de sa fonction dans un Etat démocratique, dans une société harmonieuse. Or, tel qu'il est présenté ici, ce sondage loupe complètement le coche de l'émancipation sociale...

 

Cette problématique est d'autant plus marquée dans la mesure où l'accès à l'espace public peut désormais se faire via les réseaux sociaux, les commentaires sur les sites de presse, etc. On l'a vu avec le cas Trullemans ou encore en 2012 avec des milliers de partages d'une image ouvertement hostile aux étrangers (cf. http://www.philomedia.be ) : quels dispositifs mettre en place pour éviter les dérives menant à la haine, à des comportements ou des mesures antidémocratiques?