Futurs antérieurs et précédents uchroniques: l’anti-utopie comme conjuration de la menace | Archivance - Miscellanées | Scoop.it
Traditionnellement traitée dans la continuité générique de l’utopie dont elle ne serait que l’inversion critique, l’anti-utopie est ici caractérisée comme cas particulier d’une posture critique plus générale, à travers les concepts de « futur...

 

2. Sociétés de contrôle : Deleuze contre Foucault2.1. Distribution des rôles8  Dans un court article intitulé « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle » et dans une intervie (...)

30D’une manière remarquable, le changement de configuration décrit par Garfinkel, d’un modèle de contrôle social étatique centralisé dominé par la figure de Big Brother, à une forme plus souple, diffuse et discrète requérant la participation de chacun à son propre contrôle, trouve une exacte contrepartie savante dans l’opposition entre « sociétés de discipline » et « sociétés de contrôle ». Proposée pour la première fois par Gilles Deleuze en 1990, l’opposition se nourrit des mêmes contrastes (elle décrit le même basculement) et, surtout, repose sur les mêmes ressorts anti-utopiques. On y retrouve les mêmes figures formelles, y compris sur le plan de la temporalité, et les rôles à distribuer sont presque identiques, Foucault remplaçant avantageusement Orwell dans la fonction de repoussoir ou de précédent.

9  « Foucault a très bien analysé le projet idéal des milieux d'enfermement, particulièrement visible (...)

31La situation se présente de la manière suivante. Foucault aurait décrit un premier passage, celui des « sociétés de souveraineté » aux « sociétés de discipline », lesquelles seraient montées en puissance aux XVIIIe et XIXe siècles pour atteindre leur apogée au début du XXe siècle. Ce passage constituait l’objet de Surveiller et Punir. Les sociétés de discipline procèdent par la mise en place de grands « milieux d’enfermement », la famille, l’école, la caserne, l’usine, l’hôpital, l’asile et, bien entendu, la prison, qui est le milieu d’enfermement par excellence, le modèle « analogique », dit Deleuze. Après la Deuxième Guerre Mondiale, tous les milieux d’enfermement seraient entrés en crise, de réforme en réforme, sans guère rencontrer de succès :

« Réformer l'école, réformer l'industrie, l'hôpital, l'armée, la prison ; mais chacun sait que ces institutions sont finies, à plus ou moins longue échéance. Il s'agit seulement de gérer leur agonie et d'occuper les gens, jusqu'à l'installation de nouvelles forces qui frappent à la porte. Ce sont les sociétés de contrôle qui sont en train de remplacer les sociétés disciplinaires. “Contrôle”, c'est le nom que Burroughs propose pour désigner le nouveau monstre, et que Foucault reconnaît comme notre proche avenir. Paul Virilio aussi ne cesse d'analyser les formes ultra-rapides de contrôle à l'air libre, qui remplacent les vieilles disciplines opérant dans la durée d'un système clos. » (Deleuze, 1990, p. 241)

 

Le montage est intéressant : Deleuze convoque un écrivain connu pour sa puissance visionnaire, à qui il semble prêter une sorte de don de voyance, une capacité à saisir un changement de configuration, qu’il préfère tout de même traduire en termes foucaldiens, tout en conservant une notion qui serait propre à l’écrivain. On pourrait croire l’apparition accidentelle, mais Deleuze insiste sur cette paternité burroughsienne dans son second texte consacré au contrôle : « Nous entrons dans les sociétés de contrôle, qui fonctionnent non plus par enfermement, mais par contrôle continu et communication instantanée. Burroughs en a commencé l’analyse. »...


Via Vincent DUBOIS