DariaMarx » Amy et moi | aquarium | Scoop.it
J’ai appris la mort d’Amy Winehouse samedi soir. Un peu plus tard que le reste du monde. Le gros des condoléances virtuelles était déjà passé. On avait déjà passé ses albums en premières pages des sites de vente, par hommage, ou par avidité. On retransmettait les concerts où elle tenait debout, ces concerts pas terribles, où elle danse comme seule contre tous derrière un micro, où elle chante les yeux trop souvent baissés. Je regarde ces images et elle me fait l’impression d’un animal terrorisé. Le ska d’ouverture lui casse la voix, elle s’empare du micro avec peur, elle le jauge d’abord du coin dans l’oeil, comme si cette boule noire lui était étrangère, comme si elle ne savait pas quoi faire. Et puis elle se met à chanter. Elle n’a pas le ton parfait et arrangé de ses disques, du studio qui feutre les respirations et les erreurs, les fêlures et les hoquets. Elle est plus aiguë, moins rauque, moins posée. Plus réelle peut-être, plus abîmée déjà sans doute.
Je ne lui ai jamais porté de culte. J’ai aimé ses albums, sans jamais les acheter, j’ai parfois écouté certaines de ses chansons comme pour enfoncer un clou dans mon cerveau trop mou, en boucle et très fort. On retourne tous au noir, sans fondu, de manière brutale et souvent grotesque. Comme elle. Brutale et grotesque. Comme ma manière de me reconnaître en elle. Pas pour les tatouages ou les cheveux, pas pour le crack ou pour ses goûts en matière de garçons. Dans sa façon de vivre vite et fort, et de retomber toujours plus bas, toujours plus noir. Je ne sais pas si j’ai de la peine pour elle, pour sa famille ou pour ses vrais fans. Je ne crois pas. Je porte surtout le deuil de l’Amy Winehouse que je porte en moi. Celle qui comprend pourquoi on peut boire, fumer ou avaler n’importe quoi pour faire taire ce qui hurle à l’intérieur. Celle qui ne maîtrise pas totalement le sens de son humeur, son angoisse, son énergie ou sa paresse. Celle qui essaie de ne plus nourrir sa Winehouse intérieure, au profit de choses plus lisses, plus claires. Mais moins excitantes aussi. Moins délirantes. Moins dans cette sensation de vie incroyable, quand tout te paraît possible, quand rien n’est interdit. Cette illusion d’être maîtresse du monde, cette exaltation qui s’encarne dans tes mouvements, quand tu marches plus vite qu’hier, quand tes mots sont plus drôles et ta langue plus riche, le sentiment d’être trop vivant, d’être trop lucide. Pour retomber plus loin ensuite. Et ne jamais retrouver vraiment ce même premier instant. Shoot sans aiguille.